Sa critique : Il aura fallu toute la ténacité de plusieurs producteurs pour que sorte ce petit bijou d’animation franco-suisse, véritable manifeste d’un cinéma d’auteur à hauteur d’enfant, comme peut en témoigner la présence de Céline Sciamma au scénario. A l’opposé de tant d’autres productions qui entretiennent une bulle d’enfance préservée mais souvent niaise, “Ma vie de Courgette” fait le pari inverse en s’adressant à l’intelligence et à l’empathie de ses jeunes spectateurs, sans rien dissimuler du fait que le monde peut être un endroit à la fois magnifique et épouvantable. Dès la première scène, on découvre la chambre du petit garçon, réduit sinistre où sa seule possibilité d’évasion est de faire laborieusement voler un cerf-volant à travers la fenêtre ouverte, pendant que sa mère rumine sur son existence ratée en disséminant les canettes de bière vides dans toute la maison. La mort de cette dernière - on comprendra plus tard qu’il en est indirectement responsable - va expédier Courgette à l’orphelinat, sous la supervision d’adultes bien éloignés de l’archétype du sauveur miraculeux : plus prosaïquement, ce sont des figures d’autorité (un policier, une éducatrice, une directrice,...) qui s’efforcent de faire leur travail du mieux qu’ils peuvent, dans un esprit de relative neutralité. “Ma vie de Courgette” est ainsi parsemé de scènes qui, en quelques touches habiles et avec des moyens dérisoires, laisseront une forte impression chez le spectateur tant adulte qu’enfantin. Un simple exemple : à l’occasion d’une sortie de groupe, une petite fille prête ses lunettes de ski à l’un des orphelins, ce qui provoque l’intervention brutale de sa mère qui accuse ce dernier de vol : il aura suffi de quelques images, sans aucune explication superflue pour que soient exprimées la double nature de paria du petit personnage (pensionnaire d’un orphelinat ET d’origine étrangère), le sentiment d’injustice qu’il éprouve et la perception douloureuse de sa différence avec les autres enfants. Bien évidemment, “Ma vie de Courgette” s’adresse avant tout à un jeune public (idéalement à partir de 7 ou 8 ans) et il n’était pas possible d’y traiter uniquement de maltraitance, de pédophilie, d’expulsion de clandestins et de troubles obsessionnels compulsifs : à chaque évocation tragique répond un micro-événement positif, quitte à ce que la dialectique semble parfois un peu artificielle, mais au moins un certain équilibre est-il atteint. C’est sûr, le bricolage burtonien stylisé des personnages et des décors peut déplaire mais il serait dommage de s’arrêter à ce détail mineur et de passer à côté de cette pépite qui, en une petite heure de temps à peine, se débrouille pour aborder plus de sujets essentiels, et d’une façon plus subtile et sincère, que la quasi totalité de la production américaine de l’année écoulée.
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